Carnet

Fragments sur papier

Un fragment chaque semaine : une réflexion, une citation commentée, une page de journal de lecture, une impression …

Méditation · 12 janvier 2025

Phosphore et cendres

Le phosphore n'est pas un mot de chimie : c'est un mot de climat intérieur, inventé par un siècle qui se consumait sans flamme. Quand Huysmans écrit que les crises mystiques et libertines entraînent des « déperditions de phosphore », il ne décrit pas une carence de laboratoire, il décrit la sensation exacte de l'âme moderne : briller moins, brûler pareil.

J'aime que ce mot soit double. Il désigne ce qui s'épuise — le nerf, la réserve, la jeunesse — et ce qui luit dans l'épuisement même. Une bougie qui vacille produit plus d'ombres qu'une lampe stable ; c'est peut-être pour cela que nous lisons les décadents le soir, quand la lumière est chère.

Ce site s'appelle Déperditions de phosphore parce que je crois que la littérature est une dépense : on y perd ses certitudes, son temps, quelquefois son sommeil, et l'on y gagne une clarté que rien d'économe ne sait donner. Les autrices que je réhabilite ici ont toutes payé de cette monnaie-là. Leurs œuvres sont des cendres qui gardent la forme du feu.

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Réflexion · 3 février 2025

Les oubliées de la bibliothèque

On ne perd pas un livre par accident. On le range, on le recouvre, on le cite sans le nommer — et un matin, il n'est plus là. L'oubli a des méthodes de bibliothécaire : il classe, il étiquette, il déplace vers les rayons hauts. Les autrices du xixe siècle y ont toutes passé, même celles que leurs contemporains admiraient.

Rachilde tenait le Mercure de France ; Judith Gautier fut la première femme de l'Académie Goncourt ; Anna de Noailles voyait Barrès lui écrire des lettres enflammées. Qu'ont-elles en commun, sinon d'avoir écrit quand le siècle ne savait pas encore quoi faire des femmes qui écrivent ? Leurs noms ont survécu dans les dictionnaires, leurs livres ont disparu des librairies.

Réhabiliter, ce n'est pas exhumer par piété : c'est relire avec les yeux d'aujourd'hui et découvrir que le jugement du temps était faux. Chaque fois que je rouvre un de ces livres oubliés, je trouve une phrase qui aurait dû changer la littérature — et qui attendait simplement qu'on vienne la chercher.

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Journal de lecture · 18 février 2025

Un soir avec Là-bas

Relire Là-bas, c'est accepter de ne pas dormir : le livre fait le même effet que l'encens, il emplit la pièce d'une fumée qui ne sort pas. J'ai commencé à vingt-deux heures, fenêtre ouverte sur la rue, et je me suis relevée à trois heures du matin pour vérifier une date — celle du procès de Gilles de Rais, comme si la précision pouvait conjurer l'horreur.

Ce qui me saisit, ce n'est pas le sabbat, c'est la conversation. Durtal et des Hermies discutent de satanisme comme on discute du temps qu'il fait : avec l'ennui des gens qui ont tout lu. Huysmans écrit le roman de l'ennui du bien — et cet ennui-là est plus vertigineux que tous les maléfices.

Et puis il y a cette phrase sur les déperditions de phosphore, qui m'avait déjà donné le nom de ce site. Je la relis toujours deux fois. C'est une phrase qui ne se dépense pas : plus on la lit, plus elle brille. C'est exactement l'inverse d'un livre qui se consume — et c'est pour cela que je l'ai mise à l'entrée, comme une lampe.

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